Une dégustation de variétés anciennes de tomates : un plaisir interdit par la Loi - ou bien - comment les multinationales dominent le marché mondial de l'agriculture.


Mike Tommasi, Convivium Slow Food Provence

Imaginez que vous vous trouvez dans un de ces centres commerciaux immenses, avec des supermarchés, Hypermedia, McDonald, Quick, Decathlon, Darty, plusieurs concessionnaires de voitures, des milliers de voitures dans les parkings, bref, la modernité absolue, incontournable. C'est peut être le dernier endroit ou vous imagineriez de pouvoir trouver un domaine agricole, un petit producteur qui vend des douzaines de variétés de fruits et légumes issues d'une agriculture raisonnée ; mais voilà, c'est bien dans une telle zone commerciale que j'ai trouvé le Domaine des Olivades, magnifique ferme tenue avec fierté et courage par Daniel and Denise Vuillon.

Compressé entre un hypermarché Carrefour et le chemin de fer, dans la banlieue ouest de Toulon, ce qui reste du Domaine suite à des multiples expropriations continue à se battre afin de maintenir son activité. La menace vient même du haut, les lignes à haute tension attirent la foudre pendant les rares mais violents orages du Midi, ce qui a fait incinérer les plus grands et les plus vieux arbres qui protégeaient les plantes du Mistral.

La meilleure occasion de rendre visite au Domaine des Olivades est sans doute la "Fête de la Tomate", événement annuel qui a lieu vers la fin de juillet et qui vous permet d'y passer la journée et déguster des variétés de tomates d'avant la guerre, des variétés obsolètes, rarement commercialisées, rejetées par un marché globalisé pour leur fragilité, la difficulté de transport, leur variabilité.

Mais quel goût !

La zone de dégustation

Cette année la Fête de la Tomate a été tenue le 29 juillet. Nous arrivons vers les 11h, un parking a été improvisé sur un bout de terrain fraîchement exproprié. Nous nous dirigeons vers la belle maison qui domine cette triste vallée industrielle et dans laquelle le Domaine des Olivades a crée un point de vente ouvert tous les jours de la semaine, où le visiteur peut acheter ce que la saison offre de mieux ; actuellement il s'agit de tomates, pommes de terre, courgettes, laitues, pêches, abricots et fraises.

Aujourd'hui, des dizaines d'amateurs de la bonne tomate ont l'occasion d'en déguster de toutes les tailles et couleurs. Il faut voter pour la meilleure, donc il faut prendre son temps et juger. Mes préférées : Green Zebra, verte rayée jaune, et St. Vincent, goût intense et couleur jaune. Le choix est étonnant, Daniel cultive plus de 100 variétés : des petites blanches, des rouges énormes, les Cornues des Andes en forme de piment, les Noires Russes superbes, et plusieurs miniatures, comme des petites jaunes en forme de poire, ou des rondes vertes avec un goût de raisin. Toutes ont une chose en commun : un goût extraordinaire, incomparable aux variétés de supermarché.

Le Domaine existe depuis deux siècles. Aujourd'hui la zone côtière est peuplée très densément, de plus en plus les Européens veulent vivre à coté de la Méditerranée, ou y passer les vacances. Pour Daniel, cette population est une clientèle potentielle, mais il livre aussi aux meilleurs restaurants en France, de Paris à Genève les grands chefs sont à la recherche d'un produit unique avec beaucoup de goût, une alternative saine aux produits issus des serres aux Pays Bas.

Après avoir exprimé notre vote, nous passons aux autres stands qui nous proposent des vins de la région, des fromages de chèvre, de l'huile d'olive, des légumes, du sel de Guérande, des livres. Nous achetons une bouteille de Bandol rosé et quelques sandwiches de tomate et fromage de chèvre, à consommer dans le parc ombragé. On y trouve même des délicieux sorbets à la pêche blanche et brugnons.

Les multinationales, patrons incontestés du marché mondial de l'agriculture

La première fois que j'ai rencontré Daniel et Denise Vuillon, je leur ai dit en plaisantant que leurs produits étaient tellement bons, sûrement leur consommation doit être illégale... Surprise, en effet leur commercialisation est interdite par la loi française et européenne !

Les dégustateurs se preparent au vote

Les multinationales agro-alimentaires ont réussi à faire passer des lois qui interdisent les variétés qui ne paraissent pas dans le "Catalogue Officiel". Résultat: un producteur français qui cultive ou commercialise une variété non reconnue par ce catalogue commet une fraude et risque de comparaître au tribunal à côté des faussaires et des braqueurs de banque.

Le Catalogue Officiel français ne contient que des hybrides "F1", ou bien des variétés qui ont eu plus de 20 ans de protection ; dans le cas de la tomate, le Catalogue ne couvre que 2% des variétés non protégées qui sont dans le domaine publique.

Dans les derniers cent ans, la plupart des anciennes variétés de légumes ont disparu. La situation s'est aggravée depuis 1961 avec la création de la International Union for the Protection of New Varieties of Plants (UPOV, ou Union internationale pour la protection des obtentions végétales), basée à Genève (voir www.upov.org/eng/brief.htm), issue d'un accord qui a permis aux multinationales d'acheter le droit exclusif de commercialisation des semences de 1000 variétés sur une période de 30 ans. Leur objectif est très ambitieux, visant toutes les espèces. Aujourd'hui dix sociétés, dont Du Pont, Novartis et Monsanto sont les plus connues, contrôlent 40% du marché de la semence.

Ceci a entraîné la disparition des variétés anciennes et leur remplacement par les "hybrides F1". Un hybride F1 est la première génération d'un croisement entre deux variétés distinctes, et il présente des caractéristiques uniques : il offre aux utilisateurs des résultats uniformes, mais on ne peut pas le replanter puisque les plantes qui en résulteraient seraient différentes, plus proches des variétés dont l'hybride est issu. Ceci garantie la protection des producteurs de semences : l'hybride ne peut pas être dupliqué sauf en utilisant les "parents" (type P1) auxquels seulement le producteur de semences a accès. Le client doit donc acheter les semences chaque année. Le marché est donc bouclé.

Les tentatives de protéger les variétés anciennes n'ont donné que des résultats décevants, avec des mesures lourdes et chères qui assurent la domination des multinationales. Par exemple, il existe en France une loi qui permet la protection d'une variété ancienne si l'on peut prouver que la variété existe depuis plus de 20 ans, si on est prêt à payer 1400 Francs par variété protégée, et si l'on peut prouver que chaque variété est bien distincte, homogène, stable et sous expérimentation permettant la vérification par les inspecteurs de l'état. En termes pratiques, ceci est impossible pour un petit producteur, et même s'il en avait les moyens, la loi ne lui permettrait de commercialiser ses semences qu'aux amateurs jardiniers et seulement en France...

L'existence depuis 20 ans peut être prouvée pour certaines variétés, mais pas pour les innombrables variétés régionales ou locales. Mais ce qui est scandaleux, c'est la nécessité de prouver que la variété est homogène et stable. Il est clair que si les variétés qui existent depuis des siècles étaient homogènes et stables, il n'y aurait eu aucune possibilité d'évolution ! Les variétés anciennes sont par définition instables et non homogènes, sensibles au sol, aux conditions climatiques, aux saisons, etc. Ces "défauts" sont précisément ce qu'il y a de plus intéressant dans ces variétés !

Enfin, il est presque immoral de devoir payer pour protéger une variété qui est dans le domaine publique depuis des siècles, pendant que l'argent du contribuable est utilisé pour financer une recherche, au rythme de plusieurs milliards de Francs par an, qui n'apporte de bénéfice qu'aux multinationales souhaitant développer des dangers encore plus graves pour la stabilité mondiale, tels que les OGM.

En effet donc, il est illégal de commercialiser des variétés anciennes de légumes, et même la vente de semences aux amateurs est soumise à des conditions draconiennes. En pratique, les seuls produits "légaux" doivent être issus de semences vendues par les multinationales.

Un tel contrôle du marché ne serait pas imaginable dans le domaine de l'informatique, et même Microsoft n'ose imaginer une situation comparable à celle qui règne dans le monde des semences.

Hors la loi

Le Domaine des Olivades vend des variétés anciennes de légumes, ils sont donc en violation des lois françaises et européennes.

"Terre de Semences", une société qui commercialise des semences et qui a sponsorisé la Fête de la Tomate, a un catalogue de plus de 1400 variétés, dont 300 tomates, 120 laitues, 80 courges, 120 piments. Terre de Semences est très active dans la promotion et protection de variétés anciennes de légumes. Presque tous leurs produits sont interdits à la vente. Suite à une visite du Service de Répression des Fraudes, ils sont sous ordres d'arrêter leur activité, dans l'intérêt de la... protection du consommateur !

Ce type de protection du consommateur nous a déjà donné la vache folle, le poulet à la Dioxine, le bœuf aux hormones, la pollution par les engrais et les pesticides, et les OGM avec technologie Terminator...

La bataille commence

De plus en plus préoccupés par les scandales alimentaires, les consommateurs et les producteurs commencent à se faire entendre.

En France, l'association Kokopelli, qui prend son nom d'une image symbolique Amérindienne de la fertilité (un joueur de flûte), lutte pour défendre les droits de sociétés comme Terre de Semences. Leur philosophie est claire : "pour la libération de la Semence et de l'Humus, afin que la Semence puisse de nouveau être un objet de don, d'échange et de convivialité". Leur objectif est de créer une fondation européenne dont les membres auraient accès à la banque de semences ; ceci redéfinirait l'activité de Terre de Semences de façon à contourner la loi en rendant leur activité non commerciale.

Kokopelli et Daniel Vuillon, en défendant la biodiversité, mènent une bataille contre des géants. Parfois Daniel semble insinuer qu'elle est déjà perdue, mais il reprend vite son courage et rectifie son pessimisme avec des nouvelles fraîches d'une belle initiative aux Etats-Unis ou en Europe. En effet, des nouveaux modèles de relations entre producteur et consommateur commencent à émerger.

Les alternatives

Edith Bramerie, fille de Daniel et Denise Vuillon, vit à Manhattan où elle défend la "Community Supported Agriculture", en mettant en relation les consommateurs de New York avec les fermiers du nord de l'état de New York, dans un pacte qui permet au producteur de maintenir son activité de culture en biodynamie, et au consommateur d'avoir des produits issus d'une agriculture raisonnée et honnête.

Daniel Vuillon essaye de convaincre le gérant
du supermarché à côté des avantages d'une
liaison directe entre producteurs et consommateurs

Edith était à la Fête de la Tomate, et quelques jours après cet événement elle a présenté à un petit groupe le fonctionnement des CSA et de l'association "Just Food". Plusieurs membres de ATTAC étaient présents, ainsi qu'une personnalité du Conseil Régional PACA.

La "Community Supported Agriculture" est une forme de marketing direct alternatif pour les petits producteurs. Le fermier cultive des légumes pour des "actionnaires" qui s'engagent à acheter une partie de sa production de l'année. Le producteur obtient une cotisation annuelle en liquide qui lui permet d'effectuer les investissements nécessaires, et il obtient un prix meilleur pour sa production, puisqu'il n'y a plus d'intermédiaire. Les "actionnaires" obtiennent une caisse de produits frais de qualité, chaque semaine.

En 1992 la plupart des CSA avaient 35 à 200 membres, et la ferme CSA moyenne s'étendait sur 14 hectares. Les consommateurs reçoivent typiquement 3 à 5 kilos de produit par semaine, suffisants pour 2 à 3 personnes, pour un prix allant de 60 à 210 Francs par semaine. La cotisation varie de 1300 à 3000 Francs pour 22 semaines de production. Le nombre moyen d'adhérents à une CSA est en augmentation et atteint maintenant entre 200 et 400 membres

Les prix pratiqués sont en effet inférieurs de 37% à l'équivalent dans un supermarché.

Bien que le mouvement des CSA ait commencé en Europe et au Japon il y a 30 ans, aujourd'hui il y en a environs 1000 aux Etats-Unis et au Canada, et l'Europe peut s'inspirer de ce modèle. Voir aussi www.attra.org/attra-pub/csa.html ou la traduction en francais sur ce site.

L'association Just Food est basée à New York et engagée dans la promotion d'une approche cohérente et honnête à la nourriture, la faim et l'agriculture. Avec les CSA et des initiatives comme "City Farms", ils essayent de créer une justice économique et sociale à travers des systèmes d'agriculture locale comme alternative au système mondial dominé par les multinationales.

En France un système équivalent aux CSA est en formation, il s'appelle AMA (Association pour le Maintien de l'Agriculture).

Conclusions

Les efforts de Daniel Vuillon, d'Edith Bramerie, des CSA, de Just Food et de Kokopelli méritent le support inconditionnel des consommateurs.

Comme responsable du Convivium Provence, entité locale de l'association internationale Slow Food Movement, je crois que notre organisation est un outil important pour informer le consommateur sur la biodiversité, pour lui faire connaître l'injustice et les risques d'un marché de plus en plus globalisé, et pour proposer et donner son support à des nouveaux modèles de marché qui préservent les intérêts des consommateurs et des producteurs.

Le fourgon des musiciens est tombé en panne,
mais on a vite trouvé des danceuses pour les remplacer.
Ma fille Alessandra avec sa copine Pauline

Le goût du consommateur, ainsi que ses choix éthiques, constituent un outil de pression qu'aucun marché ne peut ignorer.

Enfin, pour revenir à la Fête de la Tomate, j'allais presque oublier de vous révéler la tomate gagnante : la Noire Russe. Un plaisir interdit, a consommer sans modération. Merci Daniel et Denise.

Quelques adresses :

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